Al nimr

Execution de l'imam chiite Al Nimr en Arabie Saoudite

En exécutant une quarantaine de djihadistes sunnites et un leader chiite, l’Arabie saoudite voulait montrer sa fermeté surtout face à l’Iran. Une décision qui met le feu dans la région

Au Moyen-Orient, rien ne ressemble davantage à ce début 2016 que… l’année 2015. Les espoirs d’une période d’apaisement dans la région ont fait long feu. Dès le samedi 2 janvier, l’Arabie saoudite a donné le ton en exécutant 47 personnes accusées d’actes de terrorisme, une quarantaine de jihadistes liés à el-Qaida dans la péninsule Arabique (Aqpa), ainsi que le cheikh Nimr Baqer al-Nimr, dignitaire chiite et figure de la révolte contre les Saoud. 


Ces exécutions s’inscrivent dans un double contexte : celui de la crise au sein du monde sunnite, favorisant l’expansion de mouvements radicaux qui menacent et concurrencent Riyad, et celui de la guerre froide qui oppose les deux théocraties du Golfe et instrumentalise les appartenances communautaires dans toute la région.
C’est au regard de ce qu’il perçoit comme deux menaces, l’une sunnite et l’autre chiite, qu’il faut comprendre la décision de Riyad. Le royaume se retrouve en effet face à un dilemme : comment contrer les mouvements radicaux sunnites, qui séduisent une partie non négligeable des Saoudiens du fait de leur animosité envers les chiites, sans donner l’impression de faire le jeu de l’Iran ? Et inversement, comment contrer ce qu’il perçoit comme une expansion iranienne dans toute la région sans pour autant favoriser les djihadistes sunnites ? 

En ôtant la vie à une quarantaine de terroristes sunnites, Riyad veut montrer qu’il participe activement à la lutte contre le terrorisme à un moment où il est de plus en plus critiqué par les Occidentaux pour son laxisme à l’égard des mouvements jihadistes sunnites. Cette décision s’inscrit dans la continuité de l’annonce, au mois de décembre, de la création d’une coalition islamique [anti-djihadiste], mais interroge quant à la réaction d’Aqpa, qui avait menacé le royaume de représailles en cas d’exécution de ses membres. Si le royaume combat fermement cette branche d’al-Qaida sur son territoire depuis une dizaine d’années, il collabore avec elle, de façon circonstancielle, dans sa guerre contre les houthis [chiites] au Yémen. L’exécution de ses membres oblige Aqpa à faire un choix : soit ils réagissent et seront combattus par les Saoudiens au Yémen, soit ils ne font rien et perdent une partie de leur crédibilité au profit de l’organisation concurrente, l’Etat islamique (EI).


“Les Saoudiens craignent les terroristes sunnites, mais ils pensent qu’ils sont capables de les mater”, confie un diplomate arabe de haut rang à L’Orient-Le Jour. Au sein du triumvirat saoudien, les tâches sont partagées. Le prince héritier, Mohammad ben Nayef, neveu du roi, mène la lutte contre le terrorisme, tandis que le vice-prince héritier, Mohammad ben Salmane, fils du roi, est en charge de la guerre au Yémen. “Il y a une concurrence entre les deux hommes, mais ben Nayef est indispensable et il est pleinement soutenu par les Américains. Ben Salmane aura du mal à l’écarter”, indique le diplomate.

En exécutant le cheikh Nimr Baqer el-Nimr, Riyad veut montrer qu’il reste le défenseur des sunnites et qu’il ne tolère aucune contestation de son pouvoir. “Nimr Baqer el-Nimr est un grand agitateur, un tribun. On peut l’accuser de violences verbales, mais, a priori, pas de violences réelles,» estime le diplomate. « Tous les régimes autoritaires, quelles que soient leurs idéologies politiques, accusent leurs opposants d’être des terroristes. L’Arabie saoudite a l’habitude de le faire”, ajoute-t-il.

En appliquant la même peine à un opposant politique chiite et à des djihadistes sunnites, Riyad contribue à polariser davantage les communautés sunnite et chiite, non seulement dans la région mais également à l’intérieur du royaume. “Ils pouvaient très bien le garder en prison. En l’exécutant, les Saoudiens ont ravivé le feu dans la région-est du royaume, majoritairement chiite, alors que la situation s’était apaisée il y a quelques mois”, note le diplomate arabe.

L’exécution du cheikh Nimr Baqer el-Nimr s’inscrit dans la continuité de la politique anti-iranienne menée par l’Arabie depuis l’arrivée au pouvoir du roi Salmane, dont l’épisode le plus spectaculaire a été l’intervention au Yémen. La menace iranienne est clairement perçue comme prioritaire par rapport à la menace des jihadistes sunnites. “Il y a comme une paranoïa au sein de l’establishment saoudien quant à la menace iranienne. Comme si la flotte iranienne était toute proche de leurs côtes et que l’armée iranienne s’apprêtait à les envahir. Les Saoudiens se sentent abandonnés par les Américains, ce qui n’est pas tout à fait faux. Le paradoxe, c’est que les Iraniens, de leur côté, sont moins tendus et moins agressifs depuis la signature de l’accord nucléaire avec les 5+1. Les Saoudiens sont complètement irrationnels quand il s’agit de l’Iran. Mais la peur a tendance à accélérer l’avènement de ce dont on a peur”, analyse le diplomate.

La position difficile du président iranien

La réaction de Téhéran à l’exécution du dignitaire chiite ne s’est pas fait attendre. L’ayatollah Ali Khamenei a affirmé que les dirigeants saoudiens devraient s’attendre à une vengeance “divine”. Des manifestations ont ensuite éclaté en Iran, où l’ambassade d’Arabie saoudite a été attaquée, en Arabie, au Yémen, au Liban, à Bahreïn, en Irak, au Pakistan, au Cachemire indien, donnant une réelle dimension politique, au moins pour un temps, à la notion controversée de croissant chiite [qui englobe les pays à majorité chiite].

L’exécution de l’opposant politique chiite fait le jeu de Téhéran en ce qu’elle accrédite sa position de défenseur des minorités chiites dans tout le Moyen-Orient. “La réaction iranienne est excessive. Les Iraniens ont pleinement intériorisé le fait qu’ils sont les protecteurs des minorités chiites dans le monde arabe. Tout ce qui est de nature à opprimer ces minorités est devenu une affaire de sécurité nationale” explique le diplomate.

Le président iranien Hassan Rohani s’est quant à lui montré beaucoup plus mesuré à l’égard de Riyad. S’il a condamné l’exécution de Nimr Baqer el-Nimr, il a jugé hier “totalement injustifiables” les attaques menées le 2 janvier contre l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran. À moins de deux mois des élections législatives iraniennes, Hassan Rohani, chef du clan des modérés, pourrait être le grand perdant d’une exacerbation de la crise entre Riyad et Téhéran. 


La tension est encore montée d’un cran quand Riyad a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec Téhéran. « Il n’y aura sans doute pas de réactions militaires de la part de Téhéran, mais des risques d’exacerbation des crises au Liban, à Bahreïn et en Irak. Il risque d’y avoir un raidissement de la part du Hezbollah», estimece même analyste. Déjà en pleine guerre par procuration en Syrie et au Yémen, Riyad et Téhéran pourraient être tentés de poursuivre leur affrontement sur d’autres théâtres afin de conquérir l’hégémonie régionale, qui se traduit par le monopole de la légitimité politique et religieuse. La crise entre les deux théocraties du Golfe risque également de compromettre toute chance de résolution des conflits en Syrie et au Yémen. “En Syrie, le processus est en panne. Au Yémen, on cherche à sauver la face de chacune des parties. On est loin de compromis politiques”, confie le diplomate.

La division sunnites-chiites n’est certes pas le seul facteur d’instabilité dans la région. Mais la politique menée actuellement par Riyad et par Téhéran contribue à en faire la principale source de tensions dans tout le Moyen-Orient. Au grand bonheur de l’Etat islamique, qui instrumentalise les contradictions de ce conflit et se glisse dans chacune de ses failles.

Article paru dans L’Orient-le Jour le 4 janvier 2016